Un mohar d’argent peut raconter un voyage au Tibet. Un tigre gravé sur un billet peut traverser les régimes. Au Népal, la monnaie conserve la mémoire des ateliers, des souverains et des paysages.
La roupie moderne naît en 1932, mais son histoire commence bien plus tôt. Suivre les pièces et les billets permet de comprendre comment une vallée de cités royales, un royaume unifié puis une république ont donné des formes successives à la confiance.
01 · Avant la roupie, les cuivres des Licchavi
Bien avant les portraits royaux sur papier, de petites pièces de cuivre font entendre les noms et les croyances des souverains de la vallée de Katmandou. Les monnaies dites Mananka, Gunanka, Pashupati et celles d’Amshuvarman et de Jishnugupta appartiennent au monde des Licchavi, dans le premier millénaire de notre ère. Le lion, les figures divines et les inscriptions associent déjà l’objet de paiement à l’autorité politique et religieuse.
Le Mananka est traditionnellement rattaché à Manadeva, roi du Ve siècle. Il faut toutefois distinguer cette attribution historique de la datation de chaque exemplaire : une pièce sans date ne fournit pas à elle seule une année de fabrication. Les interprétations anciennes ont varié. Ce qui est assuré, c’est l’existence d’un monnayage local ancien, dont les trouvailles archéologiques permettent de suivre les types et les inscriptions.
Ces cuivres ne constituent pas encore une « roupie népalaise » avant la lettre. Les nommer ainsi effacerait les changements d’unités, de pouvoirs et d’aires de circulation. Ils ouvrent une histoire plus longue : celle de communautés qui reconnaissent dans un morceau de métal un poids, un signe et une autorité.
Department of Archaeology, Ancient Nepal 154 · Regmi Research Series, vol. 6 — Licchavi coinage
02 · Trois cours royales, un art de l’argent
Avec les royaumes malla, la vallée devient un remarquable foyer de création monétaire. Katmandou, Patan — aujourd’hui Lalitpur — et Bhaktapur, également appelée Bhadgaon, ont leurs cours, leurs ateliers et leurs émissions. Les mohars d’argent des XVIe–XVIIIe siècles donnent à ce paysage politique une forme que l’on peut tenir dans la main.
Leur dessin est souvent organisé autour d’un centre, entouré de pétales, de compartiments et de caractères. Tridents, épées et signes auspicieux ne sont pas des ornements interchangeables : ils appartiennent au langage du pouvoir et des traditions religieuses de la vallée. Le British Museum conserve ainsi un mohar de Katmandou daté de 1746, pesant 5,19 grammes, dont la notice relève un trident, les huit signes auspicieux et une épée dans une guirlande.
La monnaie est aussi une signature d’atelier. Les noms royaux et les dates permettent de distinguer des émissions qui se ressemblent au premier regard. Sur les exemplaires photographiés ici, l’irrégularité du flan, l’usure des reliefs et la disposition des lettres invitent à regarder le travail du graveur plutôt qu’à chercher un portrait. La souveraineté peut s’affirmer par l’écriture.
British Museum — mohar, Kathmandu, 1746

03 · L’argent franchit l’Himalaya
Les montagnes n’interrompent pas l’histoire de ces pièces : elles en organisent les routes. Les marchands relient la vallée au Tibet et aux plaines du sous-continent. Des ateliers népalais frappent de l’argent destiné à la circulation tibétaine. Le métal et les monnaies achevées voyagent ; le bénéfice de la frappe donne aux souverains une raison très concrète de défendre ces échanges.
Ce système repose sur la confiance dans le titre, c’est-à-dire la proportion d’argent contenue dans la pièce. Quand certains monnayages malla sont dépréciés par la réduction de cette proportion, une question difficile apparaît : faut-il accepter une nouvelle pièce d’argent fin à la même valeur qu’une ancienne pièce contenant moins d’argent ? Le problème n’est pas une simple querelle de vocabulaire. Il détermine ce que vaut un paiement et qui supporte la perte lors d’un remplacement.
Prithvi Narayan Shah, souverain de Gorkha, cherche lui aussi à contrôler ce commerce. La conquête de la vallée en 1768–1769 réunit les anciennes capitales sous les Shah, mais ne résout pas automatiquement le sort des monnaies déjà parties au Tibet. Les désaccords monétaires font partie du contexte des tensions qui suivent. Il serait réducteur d’en faire l’unique cause de relations diplomatiques et militaires complexes.
Regmi Research Series, May 1973 — Nepal–Tibet coinage

04 · Des mohars des Shah à la roupie de 1932
L’unification ne provoque pas la disparition immédiate du mohar. Les souverains shah poursuivent le monnayage, avec des multiples, des fractions et des pièces de cuivre pour les petites valeurs. Le quart de mohar de Tribhuvan présenté ici appartient encore à cet univers au début du XXe siècle : il pèse environ 1,40 gramme et mesure 16 millimètres. À cette échelle, les inscriptions et les emblèmes forment une véritable miniature.
Le jalon de 1932 correspond à l’introduction de la roupie moderne, à raison de deux mohars pour une roupie, sous Tribhuvan. Le département des monnaies est également organisé cette année-là. La réforme s’inscrit donc dans une transformation matérielle et administrative de la frappe ; elle ne date ni de la conquête de 1769 ni d’une soudaine invention monétaire au XIXe siècle.
Les termes anciens ne s’évanouissent pourtant pas. Mohru ou moru se rencontre dans la désignation népalaise des premiers billets. Il faut distinguer ce nom de l’ancien mohar métallique : une ressemblance de mots ne garantit pas que les unités sont identiques. C’est l’émission, sa date et sa valeur faciale qui permettent de lire correctement l’objet.
Regmi Research Series — Mint Department and coinage


05 · 1945 : le Trésor met la confiance sur papier
En septembre 1945, le Sadar Muluki Khana, le Trésor central, émet les premiers billets népalais de 5, 10 et 100 roupies. La Nepal Rastra Bank n’existe pas encore. Ces billets portent le portrait de Tribhuvan et la signature d’un khajanchee, responsable du Trésor. Le catalogue de la NRB identifie Janak Raj Pandit comme signataire de cette première émission.
Le cinq roupies associe au portrait royal un décor dense, une grande réserve claire pour le filigrane et, au revers, un tigre dans la végétation. Le dix roupies introduit le temple de Guheshwari ; le cent roupies montre Pashupatinath sur sa face principale et un rhinocéros au revers. Le portrait affirme l’autorité, les lieux sacrés l’ancrage culturel, les animaux la singularité du territoire.
Passer du métal au papier change la manière d’évaluer l’objet. Une pièce d’argent contient une matière précieuse ; un billet demande de faire confiance à son émetteur, à ses marques d’authenticité et à son acceptation par les autres. Signature, numérotation et filigrane rendent cette promesse visible. La bordure et les entrelacs compliquent la reproduction, tout en donnant au billet son caractère.
Ces premières coupures ne couvrent pas d’un seul geste tout le territoire. Leur diffusion est d’abord limitée, notamment à la vallée et à certaines régions de collines. L’histoire du papier-monnaie doit donc distinguer deux choses : sa première émission et son adoption progressive. Une date de naissance ne décrit pas à elle seule les habitudes d’un pays.
NRB — Notes and Coins of Nepal, 2006 · NRB — Sixty Years of Nepal Rastra Bank, 2018, chapter 7
06 · Le rhinocéros, bien avant la République
Le cent roupies de 1945, décrit dans le catalogue de la NRB, permet de comparer les deux faces d’un même programme visuel. D’un côté, le roi et un sanctuaire ; de l’autre, un animal dans un paysage végétal. Le rhinocéros ne commence donc pas sa carrière monétaire avec les billets républicains. Il appartient déjà au répertoire du papier-monnaie royal.
Cette continuité empêche une lecture trop simple où tout serait monarchique avant 2008 et entièrement nouveau après. Une émission peut abandonner un portrait et conserver un animal, un temple ou une manière de composer l’espace. Les billets sont des assemblages de signes dont chacun a son rythme de transformation.
Le catalogue montre aussi un large champ réservé au filigrane. Le blanc apparent n’est pas un vide décoratif : il correspond à une fonction de sécurité du papier. Une reproduction numérisée restitue le dessin imprimé, mais ne permet pas de sentir le papier, d’en examiner l’épaisseur ou de vérifier tous les effets visibles par transparence. La photographie documente l’objet sans le remplacer.
07 · 1956–1960 : construire une monnaie commune
La Nepal Rastra Bank ouvre le 26 avril 1956, dans le cadre de la loi de 1955. Son premier gouverneur est Himalaya Shumsher. L’un de ses chantiers fondamentaux consiste à donner à la monnaie népalaise une circulation plus large dans un pays où les roupies indiennes occupent encore une place importante.
Le 19 février 1960, la banque émet ses premiers billets de 1, 5, 10 et 100 roupies. Elle reprend ainsi une responsabilité auparavant exercée par le Trésor. Le changement de signature et de nom d’émetteur compte autant que le portrait : derrière le même mot « roupie » se met en place une institution chargée d’organiser l’émission.
Une monnaie nationale ne devient pas quotidienne par le seul vote d’une loi. Il faut des guichets, des billets disponibles, la possibilité de les échanger et des paiements publics qui les rendent utiles. La construction de ce réseau explique pourquoi l’histoire monétaire du Népal est aussi une histoire de distances et de circulation physique.
Le billet est léger, mais son acheminement demeure une opération matérielle. Il faut le distribuer, reprendre les exemplaires usés, compter et conserver les réserves. Entre le centre émetteur et les lieux de paiement, la confiance dépend d’une organisation que le lecteur ne voit pas sur la gravure.
NRB — Sixty Years of Nepal Rastra Bank, 2018, chapter 7 · NRB — objectives and responsibilities
08 · Deux roupies, deux histoires liées
L’ancrage à la roupie indienne commence en avril 1960. Le rapport est ensuite révisé à plusieurs reprises ; le niveau de 160 roupies népalaises pour 100 roupies indiennes est fixé en février 1993. Il faut donc distinguer la naissance du régime et le niveau de la parité retenue par la suite.
Pour comprendre le mécanisme, imaginons seulement une unité de compte : à la parité centrale de 1,60, dix roupies indiennes correspondent à seize roupies népalaises. Cette relation institutionnelle ne signifie pas que les deux monnaies sont identiques, ni qu’elles portent les mêmes images ou relèvent du même émetteur.
Ce choix donne une référence stable aux échanges bilatéraux. Il impose aussi une contrainte : la banque centrale ne peut laisser librement varier la roupie népalaise face à son ancre tout en promettant de maintenir ce rapport. La stabilité ainsi obtenue concerne une relation entre deux devises ; elle ne signifie pas que tous les prix intérieurs restent constants.
La NRB conserve néanmoins des fonctions de banque centrale : politique monétaire, surveillance du système financier et organisation des paiements. La qualifier de simple « caisse d’émission » indienne effacerait ces responsabilités. L’histoire est celle d’un équilibre institutionnel entre une monnaie nationale et une relation régionale durable.
NRB — 63rd anniversary publication, 2018, pp. 135–136 · NRB — objectives and responsibilities
09 · Du visage royal au sommet de l’Everest
Les portraits de Tribhuvan, Mahendra, Birendra puis Gyanendra ponctuent l’histoire des billets royaux. Leur succession peut aider à situer une émission, mais elle ne suffit pas : signatures, filigranes et variantes de dessin permettent souvent de préciser davantage la période. Un billet n’est pas nécessairement daté dans les mêmes termes qu’un livre.
En septembre 2007, une coupure de 500 roupies remplace le portrait de Gyanendra par l’Everest. Le changement précède l’abolition formelle de la monarchie en mai 2008. L’image monétaire anticipe ici la rupture constitutionnelle au lieu de l’attendre. L’Everest, appelé Sagarmatha en népalais, déplace l’accent de la personne du souverain vers un paysage national.
Une particularité matérielle rend cette transition visible jusque dans le papier. Les premiers 500 roupies de ce type réutilisent un papier dont le filigrane porte encore le portrait royal ; une fleur de rhododendron est surimprimée à cet endroit. L’objet conserve ainsi les traces de deux programmes politiques successifs. Le dessin de surface et le papier n’ont pas été renouvelés au même moment.
Dans les séries républicaines, montagnes, monuments et faune continuent d’occuper une grande place. Il ne s’agit donc pas d’un effacement du patrimoine, mais d’un réagencement des symboles. Le pays se représente désormais sans que le visage du monarque soit nécessaire pour garantir chaque paiement.
Banknote News — 500 rupees, issue of 27 September 2007 · NRB — Notes and Coins of Nepal, 2006
10 · Lire une monnaie népalaise
Une date, une signature, un animal et quelques caractères suffisent à ouvrir plusieurs pistes de lecture. Les chiffres devanagari se lisent comme les chiffres décimaux : ० १ २ ३ ४ ५ ६ ७ ८ ९ correspondent à 0 1 2 3 4 5 6 7 8 9. Mais lire les chiffres ne suffit pas à convertir une date.
Le mohar de Bhupatindra est daté de 816 dans l’ère Nepal Sambat, soit 1696 dans l’identification de l’exemplaire. Le quart de mohar de Tribhuvan porte 1970 dans l’ère Vikram Samvat et correspond à 1913. Appliquer le même décalage aux deux donnerait un résultat faux. Le calendrier, son début d’année et le contexte d’émission comptent autant que le nombre gravé.
Sur un billet, le nom de l’émetteur distingue le Trésor de la banque centrale. La signature identifie un responsable, tandis que la valeur peut être répétée dans plusieurs écritures. Le recto privilégie souvent les signes d’autorité ou les grands repères nationaux ; le verso offre un autre espace au récit. Il faut lire les deux faces ensemble.
Les signes de sécurité ajoutent une autre couche. Les fiches de la NRB expliquent, selon les émissions, le filigrane de rhododendron, les motifs qui se complètent par transparence, le fil de sécurité, les encres en relief et les effets changeants lorsque le billet est incliné. Ces dispositifs appartiennent à des séries précises : une caractéristique d’un 500 roupies ne doit pas être attribuée à tous les billets historiques.
NRB — Bank Notes Security Features

11 · L’atelier derrière la monnaie
Le mot taksar, associé à l’atelier monétaire, rappelle que la monnaie est une production avant d’être une abstraction. Préparer le métal, contrôler sa qualité, fabriquer les coins de frappe et produire des reliefs lisibles sont autant d’opérations distinctes. Une erreur dans le poids ou le titre pouvait autrefois mettre en cause la confiance dans toute une émission.
La Mint Division de la NRB, à Babarmahal, conserve des missions liées aux pièces, aux médailles et aux métaux précieux. Sa présentation officielle distingue notamment la frappe et la vente de monnaies d’or et de commémoratives, le contrôle des métaux et la gestion de la circulation des pièces de une et deux roupies.
Il faut distinguer la responsabilité d’émission de la fabrication effective. Une banque centrale peut définir une monnaie et en organiser la circulation tout en recourant à des fournisseurs spécialisés. Les billets de 1945 ont été imprimés à l’India Security Press de Nashik : une monnaie souveraine peut donc être fabriquée à l’étranger. Le nom de l’imprimeur ne détermine pas à lui seul la nationalité de la devise.
Les commémoratives ont, elles aussi, un rôle particulier. Elles peuvent célébrer une institution, un anniversaire ou une espèce animale, avec des métaux et des valeurs qui les distinguent des petites pièces quotidiennes. Les considérer comme de simples versions plus luxueuses de monnaie d’appoint ferait perdre leur destination de collection et de mémoire.
Du cuivre des Licchavi aux mohars, puis au papier du Trésor et aux émissions de la République, chaque objet pose une question concrète : qui garantit ce paiement ? Le nom royal, le métal, la signature et la banque centrale ont apporté des réponses différentes. C’est cette succession de garanties, conservée dans les pièces et les billets, qui donne à l’histoire de la roupie népalaise sa profondeur.
NRB — Mint Division · NRB — Notes and Coins of Nepal, 2006

Les repères du récit
| Date | Événement |
|---|---|
| Ve–VIIe s. | Monnayages de cuivre licchavi |
| XVIe–XVIIIe s. | Mohars et ateliers des royaumes malla |
| 1768–1769 | Conquête de la vallée par Prithvi Narayan Shah |
| 1932 | Roupie moderne et organisation du département des monnaies |
| 1945 | Premiers billets du Trésor |
| 1956 | Création de la Nepal Rastra Bank |
| 1960 | Premiers billets NRB ; début de l’ancrage à l’INR |
| 1983 | Transfert du département des monnaies à la NRB |
| 1993 | Parité fixée à 160 NPR pour 100 INR |
| 2007–2008 | L’Everest remplace le portrait royal ; proclamation de la République |
Sources et crédits
Recherche et vérifications : 15 octobre 2026. Les liens de source nécessitent une connexion ; le récit et ses illustrations restent consultables hors connexion.
- Department of Archaeology, Ancient Nepal 154
- Regmi Research Series, vol. 6 — Licchavi coinage
- British Museum — mohar, Kathmandu, 1746
- Regmi Research Series, May 1973 — Nepal–Tibet coinage
- NRB — Notes and Coins of Nepal, 2006
- NRB — Sixty Years of Nepal Rastra Bank, 2018, chapter 7
- NRB — 63rd anniversary publication, 2018, pp. 135–136
- NRB — objectives and responsibilities
- NRB — Mint Division
- NRB — Bank Notes Security Features
- Banknote News — 500 rupees, issue of 27 September 2007
- Regmi Research Series — Mint Department and coinage
Les photographies et reproductions sont conservées localement. Les illustrations représentent des mohars et des dams antérieurs à la roupie moderne. Les billets sont décrits sans reproduction : l’article 61(2) de la loi de la Nepal Rastra Bank prévoit une autorisation préalable pour reproduire les monnaies libellées en roupies. Aucune autorisation de ce type n’a été établie pour ce dossier. Les crédits et conditions détaillés figurent dans le manifeste.